Déplorant le manque actuel d'exigence morale et d'originalité, on entend souvent dire qu'avec la disparition des Richter, Arrau, Michelangeli ou Horowitz, une page de la grande histoire du piano a été définitivement tournée. Question de point de vue. Car de grandes individualités, il y en a encore. De Brendel à Grimaud, d'Argerich à Andsnes, de Pollini à Lugansky, on entend toujours en concert des artistes dont la virtuosité rivalise avec une conception métaphysique des oeuvres; et dont il est permis d'affirmer qu'ils poursuivent un
idéal dans Chopin, Beethoven ou Ravel.
Preuve que le tout-communicationnel n'est pas si efficace qu'il n'y paraît, il reste un maître russe du piano toujours ignoré du grand public. Parce que Grigory Sokolov n'est pas du genre à se répandre dans les médias? Sans doute, mais surtout parce qu'il privilégie le récital au concerto, le recueillement de salles qu'il souhaite plongées dans l'obscurité à la pyrotechnie qui soulève les foules. Il suffit pourtant d'écouter ses Préludes de Chopin enregistrés à Paris en 1990 (et réédités sur son label Opus 111) pour comprendre l'importance du musicien.
Rage calculée. Quand a-t-on entendu pour la dernière fois sur une scène une palette de couleurs aussi infinie, un catalogue de dynamiques aussi impressionnant? Sokolov est capable de passer en une mesure d'une rage calculée et viscérale à un murmure à la fois timbré et lumineux. Il faut se régler sur ses choix de tempi, sa vision cosmique de la musique, et tout ce qui peut, de prime abord, paraître excessif dans son jeu s'affirme dans sa nécessité. De telle sorte qu'on a l'impression d'entendre le texte pour la première fois, de le comprendre comme le compositeur l'a souhaité.
Le Chopin de Sokolov est éminemment masculin, mais chante avec une poésie profonde. Fait de rage et de caresse, il ferait presque passer celui de Zimerman pour salonnard. Il y aurait autant à dire sur son Schubert sans afféterie, à la fois sculpté et généreux, son Brahms, techniquement colossal et intègre. Grigory Sokolov affirme les rythmes, accentue les dissonances, exacerbe les climats, mais sert toujours les compositeurs à la russe, c'est-à-dire avec panache.
Surdoué. On sait de lui qu'il est né en 1950 à Saint-Pétersbourg et a été placé à 7 ans dans une école pour surdoués, avant d'entrer au conservatoire de la ville, où il suit l'enseignement de Leah Zelikhman et de Moïse Khalfin. Il a 16 ans quand il remporte à l'unanimité le concours Tchaïkovski de Moscou. Le président du jury n'est autre qu'Emil Gilels, auquel on le compare déjà.
Ses qualités principales? Un contrôle phénoménal de la pédale, une imagination spontanée, un sens personnel de l'interprétation des oeuvres, une liberté rythmique qui ne fait jamais perdre le contrôle de la ligne mais ajoute une belle élasticité aux phrases. On pourrait aussi déceler en lui du Horowitz ou du Richter, mais Sokolov ne cherche à imiter personne.
Nostradamus, code-barres... Mal gré des tournées européennes et américaines au début des années 70, il demeure un pianiste pour musiciens. Les critiques ont beau louer sa force musicale ou l'immensité de son répertoire, il reste (comme Radu Lupu ou le chef Gunter Wänd) un secret bien gardé, dont Michael Church, dans le BBC Music Magazine, a divulgué quelques traits: il s'habille comme un clochard, est surinformé sur Nostradamus, la recherche spatiale, les lignes aériennes, la peinture moderne, connaît mieux les pianos Steinway que la plupart des techniciens maison et déchiffre les codes-barres.
A Londres, où il a donné des pièces de Byrd, on a loué son toucher de luthiste. A New York, où il n'a fait ses débuts avec le Philharmonique qu'en 1998, Paul Griffiths a célébré la précision immaculée de son jeu. Ailleurs, on a parlé de son Bach nacré, conciliant géométrie et finesse, de son Stravinski galvanisant, de sa façon d'exalter la densité de la polyphonie dans Ravel. Des chefs comme Chung, Gergiev, Järvi, Blomstedt et Chailly le réclament. Mais, ce soir, il est au théâtre des Champs-Elysées, seul au piano avec un programme de printemps: Couperin, Mozart et Franck. Jusqu'aux rappels, imprévisibles comme lui, on goûtera sa concentration, sa science de l'enchaînement et de la respiration, son refus du superflu, son magnétisme. Bref, tout ce qui fait que Sokolov appartient incontestablement à l'élite du piano mondial.
DAHAN Eric
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